Extrait d'enluminure

Compte-rendu de la table ronde « Les images en Islam : présence, puissance, contresens ? », Blois 2018

Compte-rendu de la table ronde présentée par la SHMESP et le GIS Moyen-Orient Mondes musulmans
« Les images en Islam : présence, puissance, contresens ? »
Rendez-vous de l’Histoire de Blois, samedi 13 octobre 2018, 11h30-13h (INSA, grand amphi)

Organisatrice et discutante : Vanessa Van Renterghem (Inalco)
Participantes :
Alice Bombardier (enseignante d’Histoire-géographie)
Mounia Chekhab (conservatrice au Museum of Islamic Art de Doha, Qatar)
Silvia Naef (Université de Genève)
Nous regrettons qu’Eloïse Brac de la Perrière (Sorbonne Université) ait dû renoncer à participer à l’événement pour des raisons de santé.

En accord avec la thématique de la 21e édition des Rendez-Vous de l’Histoire de Blois, « la puissance des images », cette table ronde a rassemblé quatre spécialistes de l’histoire et de l’histoire de l’art des mondes musulmans anciens et modernes autour de la question des images en Islam. Le débat, illustré de nombreuses reproductions imagées, a porté successivement sur trois thèmes permettant de mettre en valeur la présence des images dans les mondes musulmans d’hier et d’aujourd’hui, de souligner leurs usages multiples dans des contextes variés, et de soulever des questions autour de malentendus ou de clichés quant à la présence des images et à leur réception dans le monde musulman contemporain.
Le premier axe de discussion portait sur la présence des images dans le monde musulman, des premiers siècles de l’islam jusqu’à nos jours. Mounia Chekhab a rappelé la tradition ancienne du décor figuré, des fresques décorant les palais et bains omeyyades puis abbassides, dans les premiers siècles de l’islam, à la production d’objets zoomorphes ou décorés dans les différentes régions du monde musulman médiéval. Silvia Naef a évoqué le phénomène de multiplication des images dans les pays arabes, phénomène débutant au XIXe siècle, grâce à la diffusion de supports variés allant de la photographie à la peinture figurative en passant par les statues et monuments publics. Alice Bombardier a exploré la présence des images dans l’Iran des XXe et XXIe siècles, des fresques représentant les martyrs de la guerre Iran-Irak aux images pieuses des imams du chiisme duodécimain, à la peinture d’avant-garde et à l’école de la « nouvelle miniature » persane.
Le second thème portait sur la puissance des images, à savoir sur les usages variés qui en étaient et en sont faits en contexte musulman. Mounia Chekhab a rappelé l’importance du mécénat princier, au Moyen Âge, dans la production de luxueux manuscrits à peinture ou d’objets décorés ; l’art dévotionnel ou magique n’était pas en reste, incluant des représentations de La Mecque et de sa Kaaba. Il existait aussi un usage des images à but didactique, soit par l’illustration de manuscrits scientifiques (médicaux notamment), soit par les images décorant des œuvres littéraires et dont certaines étaient utilisées comme support de lectures publiques, préfigurant le théâtre d’ombres levantin. Silvia Naef, pour sa part, a évoqué la tradition de peinture figurative florissant dans le monde ottoman et post-ottoman, aux XIXe et XXe siècles, dans des styles variés, jusqu’à l’art moderne et contemporain aujourd’hui en vogue, notamment dans les Émirats et leurs nouveaux musées. Pour Alice Bombardier, en Iran, l’image représenta au XXe siècle un outil de légitimation politique mais aussi un enjeu social. Selon les cas, l’art figuratif a pu servir de moyen pour contester la censure, autant qu’un outil de propagande et de mobilisation dans le contexte de la guerre Iran-Irak, sans empêcher que d’autres images soient utilisées dans un objectif de pacification.
La dernière thématique portait sur les contresens qui sont susceptibles d’obscurcir notre compréhension des questions tournant autour de l’image et de sa réception par des publics musulmans aujourd’hui. Vanessa Van Renterghem a commencé par rappeler que la question de la représentation figurée du prophète de l’islam devait être nettement distinguée de celle de la caricature. D’autre part, s’il est vrai que les musulmans ont, plusieurs siècles durant, représenté leur prophète, y compris en domaine sunnite, en dépeignant soigneusement les traits de son visage, une interdiction de la représentation s’est progressivement faite jour en islam sunnite, se cristallisant au XXe et plus encore au XXIe siècle pour devenir l’un des éléments de (re)définition de l’islam sunnite moderne. Cette interdiction, pour moderne qu’elle soit, n’en est pas moins stricte aujourd’hui ; elle s’inscrit dans la continuité d’évolutions remontant au moins au XVIe siècle, consistant à voiler le visage de Muḥammad, puis à symboliser l’ensemble de sa personne par un nimbe de flammes. Silvia Naef a mentionné les différents types d’images pieuses existant dans le monde musulman moderne, de la représentation symbolique du prophète Muḥammad par sa sandale à son portrait (calqué sur une photographie orientaliste originaire du Maghreb colonial) et à ceux des imams chiites en contexte iranien. Elle a également rappelé que le cinéma du XXe siècle a joué un rôle dans le renforcement des interdictions, émises par les autorités politiques et religieuses sunnites, de faire incarner Muḥammad par un acteur, comme en témoignent plusieurs productions cinématographiques, notamment le film Le Message, de Moustapha Akkad (1977). Alice Bombardier a, à son tour, insisté sur l’évolution du contexte international dans la réception des images en milieu musulman : si, dans les années 1970, la commande passée par l’Unesco à un artiste iranien afin de produire un Coran richement illustré, de motifs calligraphiques et géométriques il est vrai, n’avait suscité aucun commentaire de la part des musulmans sunnites comme chiites, l’artiste en question semble aujourd’hui souhaiter que sa contribution artistique à ce projet soit passée sous silence. Un autre exemple surprenant est celui de la mosquée de Khorramshahr, en Iran, où des fresques anthropomorphes sur le mur interne de la cour, datant de 1982 ont été restaurées en 2007, l’artiste Naser Palangi ayant pu continuer à peindre dans la mosquée pendant les offices religieux. Il est donc nécessaire, pour comprendre les différentes réceptions que les images sous toutes leurs formes, et les représentations humaines en particulier, reçoivent dans des contextes musulmans pluriels et changeants, de bien apprécier tous les facteurs qui y sont en jeu. Mounia Chekhab a ainsi relaté une anecdote concernant la ville de Doha, capitale du Qatar : en 2013, l’émirat a acquis la sculpture monumentale due à l’artiste Adel Adbessemed et intitulée « Coup de tête », qui représente le fameux geste de colère de Zinedine Zidane envers Marco Materazzi, lors de la finale de la Coupe du monde de football en 2006. Après moins d’un mois d’exposition sur la corniche de Doha, l’un des principaux espaces publics de la ville, la statue a été retirée et remisée ; elle n’a pas été réexposée au Qatar depuis. Il ne faudrait cependant pas interpréter ce retrait sous le seul angle d’une répugnance de musulmans conservateurs devant la représentation de l’être humain : de nombreux qataris s’étaient en effet plaints que cette statue donnait une mauvaise image du football, alors que le Qatar s’apprête à accueillir à son tour le Mondial en 2022…

Compte-rendu Vanessa Van Renterghem