Extrait d'enluminure

Compte-rendu de la table-Ronde "Antiquité et Moyen Âge dans la bande dessinée", Blois 2018

Antiquité et Moyen Âge dans la bande dessinée
Compte-rendu de la table-Ronde de la Sophau et de la Shmesp (12 octobre 2018, Rendez-Vous de l’Histoire de Blois)

Pour l’édition 2018 des Rendez-vous de l’Histoire de Blois, la Sophau et la Shmesp se sont associées le temps d’une table ronde : répondant au thème de l’année, « la puissance des images », les deux sociétés ont proposé une réflexion sur les représentations de l’Antiquité et du Moyen Âge dans la bande dessinée, un média dont l’efficacité tient dans l’alliance de l’image et du récit.

Animée, du côté des antiquisants, par Pauline Ducret (doctorante à l’Université Paris VIII) et, pour les médiévistes, par Tristan Martine (ATER à l’Université Lyon 3), cette table-ronde a donné la parole aussi bien à des chercheurs qu’à des créateurs : Hélène Virenque, égyptologue et bibliothécaire à la BNF, est venue parler de son goût ancien – et fondateur dans sa carrière – pour la bande dessinée ; Julie Gallego, MCF de latin à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, s’est quant à elle penchée depuis plusieurs années sur la représentation de l’Antiquité dans la bande dessinée1 tandis qu’elle a traduit un tome de la célèbre série Murena en latin2 ; dans l’entre-deux, entre recherche et création, Sylvie Joye, Professeure d’Histoire médiévale à l’Université de Lorraine, participe à l’Histoire dessinée de la France, collection dirigée par Sylvain Venayre, en écrivant actuellement le scénario du tome sur les Carolingiens3 ; étaient enfin invités un auteur de BD, Jean Dytar, qui, en trois albums publiés, a visité aussi bien la perse du XIe siècle que la Venise du début du XVIe siècle ou les tentatives d’installations huguenotes dans le Nouveau Monde de la fin du XVIe siècle4 et un éditeur, Cédric Illand, directeur de la collection Ils ont fait l’Histoire en collaboration entre Glénat et Fayard.

C’est d’abord sur le processus de création qu’ont été interrogés ces divers intervenants, témoignant de pratiques très différentes. Dans la série Ils ont fait l’Histoire, comme l’a rappelé Cédric Illand, chaque tome est le résultat de la collaboration entre un scénariste, un dessinateur et un historien qui intervient en amont de la production, proposant sa vision du personnage historique mis à l’honneur, mettant en avant les grandes problématiques qui pourraient être soulignées pour servir d’angle d’attaque à l’album et fournissant l’essentiel des documents de travail, puis en aval, vérifiant la vraisemblance historique du scénario et des planches. Mais l’essentiel de la création revient au couple de professionnels que sont le dessinateur et le scénariste. Au contraire, dans l’Histoire dessinée de la France, le travail se fait à quatre mains et l’historien doit se fondre dans la peau du scénariste. Sylvie Joye, qui présentait alors la seconde version du scénario proposé à son dessinateur, a ainsi dû à la fois fournir la documentation nécessaire à l’élaboration de l’ouvrage et proposer un story-board détaillé, comprenant l’intégralité des textes de l’album. Cela force alors l’historien à sortir de sa zone de confort pour endosser un rôle de création où les lacunes de la documentation historique doivent être comblées, quitte à jouer avec les codes de la bande dessinée historique pour dire la difficulté de représenter des périodes anciennes. Jean Dytar enfin représentait un troisième pan de la bande dessinée historique, où l’historien n’apparaît que comme source du récit, consulté directement ou à travers ses publications, l’auteur restant seul maître de son album. Il a d’ailleurs rappelé que, bien que très documentés, ses albums sont des fictions historiques, sans visée pédagogique – bien qu’ils puissent éveiller la curiosité du lecteur sur des périodes, des événements et des personnages peu connus.

À ces divers processus de création correspondent des traitements du dessin tout aussi divers. Quand la série Ils ont fait l’Histoire opte pour un dessin résolument réaliste, l’Histoire dessinée de la France fait le choix de l’humour et du décalage. Ces deux traitements posent différemment une même question : comment représenter ce qu’on ne connaît pas ? Dans le premier cas, pour assurer la vraisemblance historique, les productions du dessinateur sont soumises au regard aiguisé de l’historien afin d’éviter autant que faire se peut les erreurs. Pour leur Histoire dessinée de la France, La Découverte et la Revue dessinée ont décidé de contourner le problème et leurs scénaristes comme leurs dessinateurs sont invités à prendre le problème frontalement, en assumant les « trous » de la documentation historique. Ainsi le Charlemagne de Sylvie Joye aura-t-il plusieurs visages, selon les représentations que l’on s’en est fait depuis le IXe siècle – dont une seule est d’époque. Au point que la couverture de l’album annoncée devrait reprendre l’affiche du film Dans la peau de John Malkovich, en jouant sur la multiplicité des représentations qui font la richesse du personnage – et de sa réception.
Jean Dytar s’est quant à lui confronté à un autre problème : celui de représenter deux temporalités et deux espaces bien différents. Son album est en effet construit sur des aller-retour entre l’Angleterre de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle et un Nouveau Monde où les Huguenots ont bien du mal à s’installer. Le saut d’une temporalité et d’un espace à l’autre passe, assez classiquement, par des changements de dessins et de tonalité de couleurs, mais aussi, de manière plus originale, par un jeu de référence à la cartographie : en arrière-fond des flash-back américains, apparaissent des lignes de rhumb évoquant les tracés des cartes maritimes, rapprochant encore d’avantage voyages dans le temps et dans l’espace.

Autre problème qui se pose aux auteurs de bande dessinée historique : celui du langage. Comment faire parler des personnages qui, s’ils s’exprimaient dans leur langue (à condition qu’on puisse la connaître…), ne seraient pas compréhensibles par les lecteurs contemporains ? Un petit tour par Astérix, dans la version dessin animé d’Astérix et Cléopâtre, a rappelé avec humour la question : Hélène Virenque a souligné la non-compatibilité entre l’écrit des sources égyptiennes, l’écriture hiéroglyphique, les sons de la langue égyptienne et, bien sûr, notre perception de l’Égypte antique. Là encore, les choix possibles sont multiples. La collection de Glénat fait celui d’un langage moderne qui évite au maximum l’anachronisme. Jean Dytar cherche quant à lui à ne pas choquer l’oreille : pas de grossiers anachronismes, mais un langage moderne simple qui évite tout effet d’écran entre le lecteur et les personnages. Faut-il pour autant abandonner tout effet de réalisme ? Julie Gallego a participé à la traduction, en latin, d’un tome de la série Murena et nous en a présenté les principaux enjeux : réussir à recréer un latin parlé difficilement accessible par les textes, et réaliser un album qui soit compréhensible, au moins par la petite frange de latinistes que compte encore le système éducatif français. Le théâtre antique lui a offert les interjections et autres termes de tous les jours fort utiles en bande dessinée. Ce travail de traduction lui a aussi demandé de s’intéresser au processus de création de la bande dessinée : elle s’est ainsi rendu compte que Jean Dufaux avait puisé dans la littérature latine, associant entre eux des extraits de poésie ou des expressions historiques, pour créer une langue qui ressemble à du latin d’époque traduit en français – mais qui demande pour l’exercice de thème des adaptations et non un simple retour à la source.

Enfin, les intervenants ont été interrogés sur la place de la bande dessinée historique à la fois dans la transmission – voire la production – d’un savoir historique, et dans ses utilisations politiques. Un point sur la diversité de la recherche historique a rappelé que la bande dessinée était maintenant installée comme objet d’histoire – Julie Gallego, Tristan Martine et Pauline Ducret étaient là pour en témoigner. Mais, vu les chiffres de vente de ces albums, incomparables au public touché par un ouvrage universitaire, les relations entre monde de la recherche et de la bande dessinée doivent aussi être envisagées dans l’autre sens : la bande dessinée historique est aujourd’hui un puissant vecteur de vulgarisation historique. Ce rôle peut-être pleinement assumé : c’est le cas dans les deux collections de Glénat et de La Découverte-La Revue Dessinée représentées dans la table-ronde. Il est parfois second, comme dans les productions de Jean Dytar, qui pourtant se penche sur des périodes et des événements peu connus. Ce rôle de vulgarisation pose la question du discours porté : la collection Ils ont fait l’Histoire, qui présente assez classiquement l’Histoire à travers ses grands personnages – hommes et femmes, choisit une neutralité générale qui n’est nuancée que par les sensibilités historiographiques des chercheurs qui construisent les portraits. L’Histoire dessinée de la France assume au contraire un double discours : elle se veut d’abord l’illustration de renouveaux historiographiques ; les historiens y sont d’ailleurs à l’honneur et plusieurs tomes sont construits autour de grands débats historiographiques ; elle porte aussi un discours engagé pleinement assumé, contre les utilisations politiques de l’Histoire et les simplifications qui en découlent, sous la plume de ceux que l’on appelle communément les « historiens de garde5 ».

Le but de cette table-ronde était de réfléchir aux liens possibles entre recherche et bande dessinée historique, sans écarter la possibilité d’une création en bande dessinée non pas d’une vulgarisation, mais bien d’un savoir historique, appelé de ses vœux par I. Jablonka6. Ce qu’elle a montré, c’est surtout que la bande dessinée était aujourd’hui un média privilégié pour la diffusion d’un savoir historique qui doit être le résultat d’un dialogue entre historiens et auteurs de bande dessinée et qui ne peut se soustraire aux débats médiatiques sur l’utilisation de l’histoire. Il est d’autant plus important qu’elle soit en retour étudiée comme un média portant un discours sur l’Histoire, un discours d’autant plus intéressant qu’il repose à la fois sur le texte et l’image.

1 GALLEGO J. (dir.), La Bande dessinée historique. 1er cycle : Antiquité, Presses de l’Universitaire de Pau et des Pays de l’Adour, Pau, 2015
2 DUFAUX J. & DELABY PH., Murena, T.2 Ex arena et cruore, traduction en latin par AZIZA CL., GALLEGO J. & QUINOT-MURACCIOLE M., Dargaud, 2016
3 Histoire dessinée de la France, La Découverte-La revue dessinée, premier tome paru en 2017, série en cours.
4 DYTAR J., Le Sourire des marionnettes, Delcourt, 2009 ; La Vision de Bacchus, Delcourt, 2013 ; Florida, Delcourt, 2018.
5 Sur le sujet, voir notamment BLANC W., CHERY A. & NAUDIN Ch., Les Historiens de garde. De Lorànt Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national, Paris, Inculte, 2013
6 Ivan JABLONKA, « Histoire et bande dessinée », in La vie des idées, publié le 18 novembre 2014, http://www.laviedesidees.fr/Histoire-et-bande-dessinee.html. L’auteur applique dans cet article à la bande dessinée l’une des thèses qu’il développe dans son essai L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Seuil, Paris, 2014, à savoir les pouvoirs cognitifs de la littérature.