Tables rondes et débats

On trouvera ici le compte-rendu de tables rondes et de débats organisés dans le cadre de la Société.

Libertés académiques et médiation scientifique. Quelle place pour les chercheurs,entre débats historiques et débats de société ?

Table ronde organisée dans le cadre de l’Assemblée générale de la Shmesp le 13 novembre 2021, animée par Annick PETERS–CUSTOT (Université de Nantes), avec William BLANC, Franck COLLARD (Université Paris–Nanterre), ChristopheNAUDIN (Collège Dulcie September –Arcueil), Annliese NEF (Université Paris 1).

L’argumentaire est à retrouver ici.

Texte de l’intervention de William Blanc et Christophe Naudin, qui n’engage que leurs auteurs.

En défense des métiers de l’histoire

Les sciences historiques face aux attaques politiques

Chères et chers collègues,

Le témoignage dont nous allons vous faire part s’inscrit dans des circonstances inédites. En effet, à notre connaissance, pour la première fois depuis très longtemps, des historiens médiévistes ont été attaqués pour avoir fait acte de vulgarisation dans un organe de presse national par une figure politique ayant exercé des fonctions aux plus hauts niveaux de l’État. Malgré le caractère extraordinaire de cette situation, il s’agit aussi de la première fois que nous sommes invités par une instance scientifique et académique à nous exprimer sur le sujet. Voilà pourquoi nous adressons ici nos chaleureux remerciements à la SHMESP de nous avoir conviés aujourd’hui à prendre la parole dans le cadre de cette table ronde « Libertés académiques et médiation scientifique. Quelle place pour les chercheurs, entre débats historiques et débats de société ? ».

1. Rappel des faits

Commençons par un bref rappel des faits qui nous ont amenés à venir témoigner devant vous[1]. En mars 2016, le Puy du Fou, par la voix de son fondateur, Philippe de Villiers, a annoncé avoir racheté un anneau ayant appartenu à Jeanne d’Arc. En tant qu’historiens médiévistes travaillant notamment sur les usages publics de l’Histoire, nous avons été sollicités par le journal Le Monde pour publier une tribune sur leur site internet (« Comment Philippe de Villiers récupère le mythe de Jeanne d’Arc ») dans laquelle nous avons relayé les doutes émis par des spécialistes quant à l’authenticité de cet objet, voyant dans cette annonce une forme typique d’usage mémoriel de Jeanne d’Arc, si courant dans la France contemporaine.

Une dizaine de jours plus tard, Philippe de Villiers a obtenu un droit de réponse. Cela ne lui a semble-t-il pas suffi. Le 31 mai 2016, lui et l’Association pour la mise en valeur du Château et du pays du Puy du Fou ont décidé de nous attaquer devant les tribunaux pour diffamation, exigeant de nous, par la voix de leur avocat, maître Gilles-William Goldnadel, 50000 euros à titre de dommages et intérêt. Nous avons été mis en examen le 27 novembre 2017 et défendus depuis par maître Emmanuel Tordjman, que nous remercions chaleureusement.

Par deux fois, le tribunal de Versailles a reconnu notre bonne foi et celle du Monde, en nous relaxant en première instance, absence de toute faute confirmée en appel par un arrêt de la Cour d’Appel de Versailles du 9 septembre 2020. Philippe de Villiers ne s’est finalement pas pourvu en cassation.

2. Constat général

Notre cas, s’il constitue pour l’instant un hapax, s’inscrit dans un contexte plus large que nous avions déjà largement évoqué voilà presque dix ans avec notre collègue moderniste Aurore Chéry dans notre ouvrage Les Historiens de Garde paru en 2013.

Depuis le début de présidence de Nicolas Sarkozy en 2007, les disciplines scientifiques ayant trait au passé (histoire, mais aussi archéologie, histoire de l’art et littérature) sont en proie à une attaque sans précédent, constat que faisait déjà le CVUH lors de la publication du livre Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire (2008) co-dirigé par Laurence De Cock, Fanny Madeline, Nicolas Offenstadt et Sophie Wahnich. Cette attaque à notre avis prend deux formes :

La première est l’usage du passé à des fins politiques et mémorielles. Si celui-ci n’est pas l’apanage d’un groupe et que tous les courants idéologiques abusent de l’histoire, il est clair que l’extrême droite est de loin la plus active sur ce créneau afin de promouvoir une vision essentialiste et excluante de la nation en s’appuyant notamment sur une vision fantasmée du Moyen Âge[2]. Nous assistons ici, ni plus ni moins, à un retour sur le devant de la scène des poncifs de « l’École capétienne » proche de l’Action française animés au début du XXe siècle par des figures comme Charles Maurras et Jacques Bainville[3], deux auteurs dont se réclame aujourd’hui ouvertement Éric Zemmour, candidat à l’élection présidentielle de 2022. Comme eux, celui-ci prend l’histoire universitaire et scolaire pour cible, évoquant dans l’introduction de son ouvrage Destin français (2018) « la grande machinerie universitaire historiographique [qui] euthanasie la France », accusant ainsi notre métier d’être le meurtrier d’une nation dont il prétend incarner la pureté. Une idée hélas largement reprise aux plus hautes sphères du pouvoir où l’on a affirmé l’existence d’une tendance « islamo-gauchiste » au sein de l’université, terme par ailleurs tiré de la rhétorique complotiste d’extrême-droite.

Comme les propagandistes de l’Action française, le discours d’Éric Zemmour s’inscrit aussi dans une économie privatisée. En proposant à un public angoissé par un futur synonyme de bouleversements écologiques et sociaux profonds, des images d’Épinal d’une France glorieuse, nombre d’entrepreneurs du mythe national réalisent de juteuses affaires et construisent de véritables empires commerciaux s’appuyant sur une vision erronée, mais rassurante, du passé. Les tenants de la logique libérale, même s’ils ne partagent pas toujours le fond de leur discours, ont souvent tendance à favoriser ce type d’entreprises qui génère de la croissance et du profit au détriment d’un service public de l’histoire, scolaire, muséal et universitaire, qui lui, se conçoit comme une forme d’accès à moindre coût des citoyen.ne.s au savoir sur une base égalitaire financée par les impôts.

Voilà entre autres pourquoi depuis une vingtaine d’années l’Éducation nationale, la Culture et l’Université font les frais de coupes massives de budget et d’une précarisation accrue de leurs personnels[4]. Nous connaissons hélas bien l’équation. Trop occupé.e à chercher un poste puis à se plonger dans les affres du publish or perish, quel.le (post-)doctorant.e ou maitre.sse de conférence osera se lancer dans un combat public contre tel ou tel entrepreneur identitaire ? Le ferait-il qu’il risquerait d’être confronté à de rudes agressions. Si des attentats, comme celui dont a été victime Samuel Patty de la part d’un djihadiste, ne semblent pas pour l’instant être au programme de l’extrême droite en France, il n’en demeure pas moins que l’objectif est peu à peu de nous empêcher de prendre la parole dans le débat public. Cela passe par des méthodes qui ont déjà été employées avec succès dans d’autres pays européens où l’extrême-droite triomphe, comme la Pologne[5].

Tout d’abord, le harcèlement sur les réseaux sociaux, souvent suivis de menaces physiques. En mars 2021, les noms de six cents universitaires ont ainsi été diffusés sur internet en les désignant comme des « gauchistes complices de l’islam radical qui pourrissent l’université et la France »[6]. Quelques mois plus tard, c’est au tour de Justine Breton, une collègue médiéviste de l’université de Reims, de recevoir des messages haineux suite à un article traitant du film Kaamelott paru sur le site Kombini[7].

Cela peut aussi prendre la forme d’un procès en diffamation, souvent synonyme de procédures longues et épuisantes où même la victoire garde un goût amer. Car celles et ceux qui passent par ce type d’épreuves savent qu’ils se risquent désormais sur un terrain miné et hésitent par la suite à porter un regard critique sur les propos des personnes (morales ou physiques) qui les ont attaqués. En d’autres termes, les voilà empêché.e.s de faire acte de vulgarisation.

Ces méthodes ont pour objectif de réduire l’université et la recherche au silence pour laisser place, dans l’espace public, aux seuls entrepreneurs identitaires. Comme l’expliquait déjà le 27 décembre 2012 sur le site du Front national Karim Ouchikh, jadis proche de Marine le Pen et aujourd’hui soutien d’Éric Zemmour :

La France a besoin de ressouder nos compatriotes, si désemparés par ces temps de crise, autour d’un roman national fédérateur, d’une histoire qui tourne le dos aux innombrables accès de repentance qui contaminent tant les discours officiels actuels, d’un récit passionné dont le contenu éminent ne se confondrait pas avec les disciplines historiques scientifiques qui doivent être sanctuarisées[8].

Sanctuarisée, donc placardisée. Le programme est annoncé. Nul ne nous empêchera de nous réunir dans des journées d’étude entre spécialistes. Mais aurions-nous la prétention scientifique et civique de diffuser un savoir libéré des emprises du roman national qu’il est certain que, désormais, nous courrons des risques sérieux.

3. Esquisses de solution

Comment s’en prémunir ? Il existe tout d’abord des solutions que nous appellerons défensives. Durant la procédure dont nous avons fait l’objet, nous avons jugé qu’il était préférable de ne pas prendre la parole publiquement à ce sujet afin de ne pas risquer de créer une polémique qui nous aurait desservis au tribunal. Néanmoins, cette décision, saine juridiquement, nous a amenés à nous auto-censurer scientifiquement. En d’autres termes, nous étions prisonniers d’une logique que nous me maîtrisions plus, sur laquelle nos compétences professionnelles n’avaient plus prise, où la seule question qui nous préoccupait était d’éviter une condamnation lourde de conséquences financières. La hauteur des dommages et intérêts demandés (50 000 euros) et les frais d’avocats engagés pour la première instance et l’appel ont fait en effet peser sur nous et sur nos proches un poids psychologique important, état démultiplié par le silence que nous étions obligés de maintenir.

Pour que ce type de situation ne se reproduise pas, il faut une prise de conscience collective non seulement du danger bien réel que font peser sur notre métier les tenants du roman national identitaire, mais aussi des difficultés humaines et financières qu’entraînent ce genre de procédure ou le harcèlement en ligne. Pour y faire face, car, hélas, à notre avis, il est possible que cela se reproduise, il faut assurer chaque collègue d’un soutien humain constant. Prendre des nouvelles régulièrement, faire front avec eux, oublier en somme l’état de compétition quasi-permanent dans laquelle ont plongé l’université les diverses politiques ultra-libérales appliquées depuis une vingtaine d’années, pour retrouver un sens de la solidarité et une fierté collective des missions civiques et scientifiques de notre métier.

Cette solidarité doit aussi s’exprimer de manière pécuniaire. Il faut désormais outiller notre métier avec un structure collective – nous insistons sur cette dernière caractéristique – qui permettra de soutenir des collègues attaqué.e.s en justice ou qui, victimes de harcèlement, engagerons des procédures contre leurs agresseurs. Collective et allant au-devant des besoins de celles et ceux qui font face à de telles situations, car aller quémander des appuis peut s’avérer être une démarche humiliante pour celles et ceux qui sont déjà aux prises avec une agression morale, judiciaire ou physique. Collective, car les soutiens individuels, proposés par tel ou tel collègue bien en vue dans le champ universitaire, peuvent parfois – même avec les meilleures intentions – renforcer les hiérarchies qui appesantissent l’Éducation nationale et l’enseignement supérieur en rendant les personnes attaquées débitrices de celles et ceux qui les ont appuyés[9].

Parce qu’elle représente les médiévistes, il nous semble que la SHMESP est bien placée pour porter cette idée, en se mettant en lien avec d’autres sociétés savantes académiques (SopHAU pour l’histoire ancienne, AHMUF pour l’histoire moderne, AHCESR pour l’histoire contemporaine), mais aussi l’APHG et d’autres structures comme le CVUH. Pour être utile, ce projet doit non seulement faire fi de toutes les barrières académiques, de tous les découpages chronologiques, de toutes les tendances partisanes démocratiques, de toutes les polémiques en nous rappelant qu’au-delà de nos différences les historien.nes partagent un langage et un engagement scientifique commun. Dans cet objectif, il convient aussi d’associer à cet effort nos collègues de l’archéologie, de l’histoire de l’art, de la littérature, de l’archivistique, des sciences politiques, des sciences de l’éducation, de la géographie, de la sociologie et des autres sciences humaines. Nous devons également nous mettre en relation avec nos collègues qui, au-delà de nos frontières, subissent eux aussi, ou risque de subir, les attaques de l’extrême droite, afin de leur proposer des soutiens mutuels.

Ces mesures défensives demeureront limitées si nous restons confinés dans un entre-soi universitaire. Nous devons continuer de diffuser auprès du grand public les résultats de nos recherches et, ce faisant, montrer qu’une science publique est utile à la société. De nombreux collègues s’emploient à cela dans diverses formes. Il y a eu d’abord et continue d’y avoir des réponses directes et nécessaires au tenant du récit identitaire permettant de déconstruire leurs discours, comme Le Venin dans la plume (2019) que Gérard Noiriel consacre à Éric Zemmour, ou plus récemment La Croisade de Robert Ménard (2021) de Richard Vassakos. Puis ont suivi les grandes aventures éditoriales comme L’Histoire mondiale de la France (2017) dirigée par Patrick Boucheron ou la Nouvelle histoire du Moyen âge (2021) dirigée par Florian Mazel. En parallèle, on a assisté à des tentatives plus originales, comme celle en bande dessinée de la collection l’Histoire dessinée de la France dirigée par Sylvain Venayre lancée en 2017 et à laquelle ont participé de nombreux collègues médiévistes (Bruno Dumézil, Sylvie Joye, Florian Mazel, Fanny Madeline, Etienne Anheim et Valérie Theis), projet d’autant plus intéressant qu’il met sur un pied d’égalité l’historien.ne et l’auteur.e de BD, montrant que la vulgarisation n’est pas qu’une affaire de chercheur ou de chercheuse. S’ajoutent aussi les interventions publiques de plus en plus nombreuses, comme les Nocturnes de l’Histoire proposées par la SHMESP, la SopHAU, l’AHMUF et l’AHCESR, ou des expositions comme celle dédiée en 2019 par la BNF à Tolkien et la fantasy qui, sous la direction notamment de Vincent Ferré et d’Anne Besson, ont permis de nombreuses interventions pluridisciplinaires sur le thème du médiévalisme[10].

Ont également été développées de multiples expériences avec de nouveaux médias s’appuyant sur une forte présence sur les réseaux sociaux, pratiques qui ont l’avantage de toucher des publics populaires et jeunes peu habitués à la lecture d’ouvrages complexes, épais et chers. Citons pêle-mêle sans pouvoir être exhaustif le site du collectif Actuel Moyen âge, fondé notamment par Florian Besson et Catherine Rideau-Kikuchi, mais aussi les podcasts Passion Médiévistes de Fanny Cohen Moreau, Paroles d’Histoire d’André Loez ou Histoire en série de Nicolas Charles et Yohann Chanoir. De notre côté, nous avons décidé comme bien d’autres collègues d’écrire des scripts pour le vidéaste multi-plateforme Benjamin Brillaud de la chaîne Nota Bene présent sur YouTube, Facebook, Twitter, Twitch, Instagram, Tik-Tok et Spotify, avec souvent des vidéos vues plus d’un million de fois.

Néanmoins, toutes ces initiatives de plus en plus nombreuses, et c’est heureux, et qu’il faut continuer de multiplier, restent des réponses conjoncturelles et dispersées à un problème structurel qui exige une riposte collective. Tou.te.s ici présent.e.s savons à quel point les politiques ultra-libérales ont affaibli la recherche publique, notamment en sciences humaines, mettant à mal notre capacité à participer à un effort de vulgarisation. C’est aussi parce que l’école et l’université sont sabordées depuis une vingtaine avec des prétendues réformes comme la LRU et la LPR que prospèrent aujourd’hui les entrepreneurs en mémoire identitaires. Il faut donc non seulement réaffirmer, comme la SHMESP l’a fait régulièrement, notre opposition à la LPR, mais aussi demander la titularisation massive des précaires de l’enseignement supérieur et un soutien budgétaire important de la recherche en histoire afin par exemple d’organiser des cours du soir accessible aux salarié.e.s en dehors de leurs horaires de travail.

Enfin, à l’image de ce que font déjà à leur niveau l’INRAP et le CNRS, mais également la BNF via certains sites interactifs comme Retronews, il faut exiger la création et le financement d’un véritable service public de la vulgarisation de l’histoire permettant de produire des contenus audiovisuels de qualité accessible à tou.te.s. Une structure indépendante du pouvoir qui, pour réussir, devra réunir non seulement des chercheu.se.r.s, mais aussi, sur un pied d’égalité, des praticien.ne.s des médias et des réseaux sociaux.

Ces propositions ne sont sans doute pas les seules à pouvoir sortir notre métier de l’ornière dans laquelle il est. Elles méritent toutefois d’être largement débattues, testées puis, si elles conviennent, mises en place pour qu’à l’avenir nous n’ayons pas à écrire des mots similaires à ceux de Marc Bloch dans son Apologie pour le métier d’historien qui, en pleine tempête, regrettait que « L’ésotérisme rébarbatif où les meilleurs parfois d’entre nous persistent à s’enfermer […] conspire à livrer, sans défense, la masse des lecteurs aux faux brillants d’une histoire prétendue, dont l’absence de sérieux, le pittoresque de pacotille, les partis pris politiques pensent se racheter par une immodeste assurance : Maurras, Bainville ou Plekhanov affirment, là où Fustel de Coulanges ou Pirenne auraient douté[11] ».

William Blanc et Christophe Naudin, historiens médiévistes

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[1] Nous reprenons ici le texte que nous avons publié sur Mediapart : « Deux historiens relaxés face à Philippe de Villiers », Mediapart, 12 avril 2021. Disponible à l’adresse suivante : https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/120421/deux-historiens-relaxes-face-philippe-de-villiers consulté le 19 novembre 2021.

[2] À ce titre, il est frappant de constater que durant la semaine précédant notre intervention, Julien Rochedy, ancien directeur national du Front national de la jeunesse et désormais entrepreneur en idéologie identitaire, a publié le 7 novembre 2021 sur sa chaîne YouTube un long monologue intitulé « La chevalerie : histoire et idéale ». Il a été vu, au moment où nous écrivons ces lignes, plus de 300 000 fois.

[3] Renvoyons à ce sujet à William Blanc, « Spectres de Charles Maurras. Comment le néomaurrassisme fabrique le “roman national” contemporain », Revue du Crieur, n°6, 2017, p. 144-159. Disponible à l’adresse suivante : https://www.cairn.info/revue-du-crieur-2017-1-page-144.htm consulté le 12 novembre 2021.

[4] Pour un premier constat, voir Collectif P.é.c.r.e.s., Recherche précarisée, recherche atomisée. Production et transmission des savoirs à l’heure de la précarisation, Paris, Raisons d’Agir, 2011 et de notre collègue contemporanéiste Christophe Granger, La destruction de l’université française, Paris, La Fabrique, 2015. Voir également, pour une synthèse récente Claude Gautier, Michelle Zancarini-Fournel, De la défense des savoirs critiques. Quand le pouvoir s’en prend à l’autonomie de la recherche, Paris, La Découverte, 2022.

[5] Voir à ce sujet Judith Lyon-Caen, « Les historiens face au révisionnisme polonais », La Vie des idées, 5 avril 2019, consulté le 12 novembre 2021, disponible à l’adresse suivante : https://laviedesidees.fr/Les-historiens-face-au-revisionnisme-polonais.html.

[6] Sylvain Duchampt, « “Islamo-gauchisme” : 600 noms de chercheurs, dont une vingtaine de Toulouse, livrés à la vindicte sur internet », France 3 Occitanie, 8 mars 2021, consulté le 12 novembre 2021, disponible à l’adresse suivante : https://france3-regions.francetvinfo.fr/occitanie/haute-garonne/toulouse/islamo-gauchisme-600-noms-de-chercheurs-dont-une-vingtaine-de-toulouse-livres-a-la-vindicte-sur-internet-1988527.html.

[7] Pour un résumé, voir « Kaamelott, trop blanc, trop masculin ? », Arrêt sur images, 26 septembre 2021, consulté le 12 novembre 2021, disponible à l’adresse suivante : https://www.arretsurimages.net/emissions/post-pop/kaamelott-trop-blanc-trop-masculin.

[8] Karim Ouchikh, « L’histoire de France, pré carré des affrontements politiciens de lʼUMPS », Frontnational.com, 27 décembre 2012, consulté le 1er novembre 2013. Le site du Front national n’est plus en ligne. Nous tenons toutefois à la disposition de celles et ceux qui le voudraient une copie PDF de cet article.

[9] Précisons que, dans notre cas, nous avons, fort heureusement pu bénéficier du soutien discret mais constant et efficace de collègues que nous remercions chaleureusement ici. Citons notamment, mais pas seulement : Jacques Berlioz, Julien Demade, Antoine Destemberg, Pierre-Olivier Dittmar, Thierry Dutour, Claude Gauvard, Jean-Philippe Genet, Aude Mairey, Jean-Clément Martin, Pierre Monnet, Joseph Morsel, Annliese Nef, Nicolas Offenstadt, Jean-Claude Schmitt, Darwin Smith.

[10] Voir par exemple le site interactif consacré à la fantasy sur le site de la BNF : https://fantasy.bnf.fr/fr/.

[11] Marc Bloch, Apologie pour l’histoire, Paris, Armand Colin, 1949, p. 40.

Table ronde sur la visibilité des études médiévales organisée par la SHMESP dans le cadre de son Assemblée générale du 10 novembre 2019

Animée par Aude Mairey, Directrice de recherche au CNRS, Vice-présidente de la SHMESP

Participants:

William Blanc, journaliste et médiéviste, rédacteur en chef du site Histoire & Images Médiévales

Marc Bouiron, directeur scientifique et technique de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP)

Ghislain Brunel, directeur des publics, Archives nationales

Franck Collard, président de l’Association des Professeurs d’Histoire et Géographie (APHG)

Jannic Durand, directeur du département des Objets d’art, Musée du Louvre

Rappel de l’argumentaire :

Le Moyen Âge est à la mode : il bénéficie toujours d’un important engouement du grand public pour plusieurs raisons, dont ne voici que quelques exemples.

Le « patrimoine » et sa conservation sont particulièrement appréciés par les Français comme le suggère, entre autres, le succès toujours croissant des « Journées du Patrimoine » organisées chaque année, mais aussi celui de nombreuses initiatives locales. Certes, cela ne concerne pas que l’époque médiévale, mais ses bâtiments et autres traces sont très nombreuses bien que, parfois, sujettes à des restaurations hâtives ou à des détournements problématiques. Si les musées, l’Inrap ou d’autres institutions culturelles, tant au niveau national que régional ou local, effectuent un travail essentiel, il n’en reste pas moins qu’une réflexion sur la notion même de « patrimoine médiéval » reste à poursuivre.

Un autre point remarquable est que le Moyen Âge est largement intégré dans la « culture pop », que ce soit par les jeux vidéo, le cinéma, les séries, la bande dessinée, les reconstitutions, etc.

De manière générale, les documentaires, article, livres, etc., sur le Moyen Âge abondent en direction du grand public et rencontrent la plupart du temps un succès estimable, de même que les conférences qui leur sont destinées (dans les universités ouvertes par exemple) tant au niveau local que régional, voire national. Le succès continu des Journées de Blois n’en constitue qu’un exemple marquant.

Dans ce contexte, se pose donc de manière brûlante la question de l’articulation entre les travaux académiques et savants des médiévistes professionnels – qu’ils soient historiens, archéologues, archivistes, etc. – et leur transmission à un public moins spécialisé.

En effet, la place du Moyen Âge dans les programmes scolaires du primaire, et encore plus du secondaire, reste très limitée (et est toujours menacée), ce qui pose la question très concrète, tout comme pour l’Antiquité, des conditions de sa transmission en lien, entre autres, avec la réforme annoncée des concours dont dépend pour une part la place des études anciennes et médiévales au sein de l’enseignement supérieur.

Par ailleurs, la qualité des « produits culturels » destinés au grand public, quelle que soit la nature des médias les proposant (télévision, livres, web, réseaux sociaux…), varie grandement et ne laisse pas toujours de place aux médiévistes professionnels, au profit d’amateurs parfois peu compétents mais très visibles dans les média.

Pire encore, les clichés négatifs sur le Moyen Âge (obscur, barbare…) continuent de pulluler, symbolisés notamment par l’adjectif péjoratif « moyenâgeux ». Le Moyen Âge fait également l’objet de récupérations parfois tendancieuses sur les plans politiques et idéologiques (parfois complotistes…).

La table ronde organisée par la SHMESP dans la seconde partie de son Assemblée générale (10 novembre 2018, 14h30-16h30) se propose donc de réfléchir tout autant aux arguments démontrant l’importance du Moyen Âge pour la compréhension et l’enrichissement de nos sociétés contemporaines – sans tomber dans l’écueil de l’argument axé sur « l’exemplarité historique », aux connotations trop moralisantes – qu’aux moyens de défendre et d’accroître la visibilité des études médiévales, toutes disciplines confondues (histoire, mais aussi histoire de l’art, archéologie, archivistique, muséologie, etc.), et aux enjeux et difficultés de cette transmission du savoir académique vers un public large.

Compte-rendu

Dominique Valérian ouvre la table ronde : un des objectifs du mandat du bureau de la société est d’améliorer la visibilité des études médiévales, en tenant compte d’un certain nombre de problèmes portant sur la transmission au-delà de nos cercles ; sur les évolutions liées, notamment, à l’émergence de nouveaux supports (il ne s’agit pas seulement d’Internet même si ce dernier reste même essentiel) ; sur notre positionnement en dehors du cadre académique qui ne peut pas se limiter à des complaintes sur les amateurs ignorants. La question de l’articulation entre la production du savoir universitaire et des autres formes de connaissances et aussi de notre ressort, d’où notre indispensable participation à ces nouveaux medias. Cette visibilité du MA est aussi la nôtre en tant qu’association ; or, a elle considérablement diminué et nous sommes devenus totalement inaudibles.

Aude Mairey mène ensuite la discussion, en commençant par la notion de patrimoine :

– Jannic Durand : c’est un héritage dont nous avons la responsabilité et que l’on est censé transmettre aux générations futures. Il y a aussi une définition du mot impliquant la notion de richesse. Et même si médiatisation il y a, il est nécessaire de prendre conscience de son importance à un moment où il est quelque fois bien malmené…

– Ghislain Brunel : théoriquement, le patrimoine regroupe toutes les archives existantes, en gros du Moyen Âge à aujourd’hui. C’est une notion très large puisque les archives sont en train de se constituer. Le concept d’archive définitive relève de l’historique. Mais la notion a été élargie au vivant et à l’actuel, puisque cela deviendra du patrimoine. Ce n’est pas spécifiquement médiéval mais, par les archives, on voit l’émergence du fonctionnement des familles, des institutions… La notion d’archive vivante est donc importante.

– Marc Bouiron : pour l’archéologie, par définition, tout est patrimoine mais on ne sait pas ce que l’on va trouver. Et sa particularité est d’aller des origines à nos jours. Se pose d’ailleurs le problème de l’archéologie préventive : le lieu de fouille est détruit, on en conserve les données scientifiques ainsi que le mobilier qui vient s’ajouter à un patrimoine collectif.

– Franck Collard : si l’on passe du patrimoine matériel au patrimoine immatériel, on en vient inévitablement aux « documents patrimoniaux » présents dans les manuels scolaires. Autant ils sont assez bien identifiés pour la période contemporaine, autant il y a une évolution des docs pour notre période par rapport à l’historiographie. Une étude serait assez intéressante à faire sur la nature de ces documents.

– William Blanc : le principal problème est celui de la définition. Par expérience – il a travaillé cinq ans à Provins comme guide conférencier – pour certains pouvoirs publics, notre « patrimoine » n’est qu’une source de richesse comme le suggèrent par exemple les fêtes de Provins dont le slogan est « Voyage en dehors du temps ». Le patrimoine est un bien public et doit rester public. Et Provins est devenu une sorte de Disneyland.

– Dominique Valérian : N’a-t-on pas besoin d’en passer par là ?

– William Blanc : Le médiévalisme est préférable : il est plus fructueux pour amener les gens vers le sujet. L’imagerie spectaculaire doit être utilisée mais pour être déconstruite.

– Annick Custot- Peters : Comment fonctionne cette logique de la privatisation à Provins ?

– William Blanc : Les collectivités territoriales ont externalisé ce qui a conduit à une dépréciation du statut de guide-conférencier. Il existe désormais une licence professionnelle où l’approche comptable est le plus importante… Or, les guides-conférenciers ont un vrai rôle à jouer face à un public qui n’a aucune connaissance historique.

– Marc Bouiron : les archéologues expliquent eux-mêmes les vestiges et restent donc dans un cadre scientifique. Les chantiers sont parfois ouverts au public de manière ponctuelle (par exemple dans le cadre des Journées nationales de l’archéologie), mais dans ce cas les archéologues insistent sur l’importance de la relativisation des découvertes, sur lesquelles on peut ne pas donner un regard complètement figé au moment de la fouille.

– Annick Custot-Peters : Qu’en est-il pour les fouilles qui ne relèvent pas de l’INRAP. ?

– Marc Bouiron : Il y a des opérateurs privés, mais la valorisation est une des missions de l’établissement et une de ses composantes de service public. C’est à peu près pareil pour les archéologues des collectivités qui doivent rendre des comptes aux citoyens. Ils ont un devoir d’explication. Par rapport à la médiatisation actuelle du terme, c’est peut-être un écran de fumée, mais au moins, on reparle de patrimoine.

– Marylin Nicoud : Lors d’un conseil scientifique de la région IDF il y a quelques années, on lui a rit au nez lorsqu’elle a parlé de patrimoine. Les historiens ont donc un peu trop abandonné le patrimoine aux archéologues.

– Marc Bouiron : L’Inrap intervient de manière plus forte grâce à la loi sur l’archéologie préventive. Il peut porter un discours de connaissance qui va selon lui au-delà de l’archéologie. Il y aurait moyen de faire des choses plus larges.

– Franck Collard : Mais faut-il vraiment passer par l’argument « retombées sociétales », voire « marchandisation » (il donne l’exemple de l’étude sur les puces, les poux et autres parasites…) ?

William Blanc : En un sens, les sociétés de reconstitutions sont plus agréables que les fêtes de Provins car il y a des gens parfois très pointus sur lesquels il faut s’appuyer [NB. : on compte environ 1000 fêtes médiévales par an…].

– Jannic Durand : Il y a aussi une contradiction pour les musées par rapport à la médiation. Un grand écart est à négocier entre des gens très cultivés et des masses de visiteurs, en particulier les étrangers. Mais il y a des degrés d’accès différents avec des podcasts, etc. qui permettent de négocier des faisceaux un peu différents.

– Philippe Jansen : La notion de patrimoine devenue très populaire ; il y a une attente de la part du grand public, notamment grâce aux opérations archéologiques. Le problème n’est pas tellement d’être dans la médiation vis à vis des citoyens, mais d’être dans un dialogue avec les décideurs qui ont parfois une vision instrumentalisée d’un certain discours sur le patrimoine. Les muséologues et les archéologues sont institutionnellement en dialogue constant, mais les historiens sont sans doute plus (voire trop) retranchés dans les universités. Les historiens doivent aussi penser à travailler en équipes interdisciplinaires pour la valorisation et pas seulement dans les projets scientifiques.

Sur la médiation plus particulièrement :

– Ghislain Brunel : La médiation est un métier en soi. Ce sont les mêmes principes que dans les musées. Donc là, il y a vraiment une question de spécialisation mais une base est nécessaire.

William Blanc : Pour la médiation (ou la vulgarisation), il y a certes questions de spécialisation mais les gens doivent être formés – en tout cas, pour ce qui relève des guides. La médiation est un métier, mais il y a aussi des « trucs » qui permettent d’accrocher les gens et de casser la distance entre les gens.

– Jannic Durand : Les guides conférenciers sont particulièrement canalisés au Louvres.

– Franck Collard : Il faut rappeler tout de même que les historiens sont nombreux à essayer de se rendre dans des lieux grands publics, animer des cafés de l’histoire, faire des conférences… et la programmation en Moyen Âge ne vide pas le café. On a quand même fait déjà pas mal de pas en direction de ce grand public cultivé, si tant est qu’il puisse être défini.

En ce qui concerne les enfants.

– Ghislain Brunel : Aux Archives Nationales, il y a un service pédagogique spécifique depuis la fin des années 1950 : environ 12000 enfants reçus et 1500 professeurs formés. Il existe des ateliers spécifiquement consacrés au Moyen Âge et ce sont les plus anciens, en lien avec le tropisme envers les sceaux, l’écrit (calligraphie), l’enluminure. Grâce aux évolutions scientifiques, on peut par exemple les faire travailler sur des domaines scientifiques, par exemple la composition de l’encre. Les ateliers sont donc de plus en plus interdisciplinaires – sciences/histoire, histoire/géo, histoire/lettre, etc. Les croisements de disciplines sont importants pour les collègues du secondaire. En outre, il y a aussi des ateliers en fonction des expositions qui peuvent être très poussés. Il existe également des ateliers « familles » sur l’écriture et la calligraphie par exemple. Et fait, les Archives travaillent avec tous les publics, notamment en Seine-Saint-Denis. Il faut utiliser les moyens que donne l’État pour développer des projets en direction des familles et des enfants, notamment dans les zones défavorisées.

– Jannic Durand : au Louvres, il existe aussi des ateliers depuis très longtemps, anciennement destinés à former le primaire et le secondaire, sur les techniques, les matières, etc. Depuis quelques années, les « ateliers » de la petite galerie sont destinés à divers publics et pas seulement au niveau scolaire. La mise en valeur sur internet n’est pas encore très importante, mais un projet devrait voir le jour l’année prochaine, au moins pour les collections virtuelles.

– Ghislain Brunel ; Aux Archives, le présentiel est privilégié. Il y a toujours de vrais matériels – carnet de guerre, chartes, etc. comme les monuments historiques…La « réalité » est importante et l’histoire ne passe pas que par les livres… Les ressources numériques existent en tant que tels, mais ne sont pas spécifiquement « classées » dans des espaces pédagogiques. La question porte peut-être plus sur la capacité à donner des modalités d’accès ; mais il y a des fiches de travail d’accompagnement qui peuvent être transmises.

– Marc Bouiron : l’Inrap possède un service spécifique et un réseau en région qui couvre tout le territoire, mais tente aussi de tenir compte des demandes des enseignants – avec la possibilité de faire des choses sur mesure.

– William Blanc : Pour les enfants, il faut tenir compte des éditions jeunesse. La demande est énorme, mais la plupart du temps, les gens qui font des bouquins pour la jeunesse sont généralement assez ignorants. De plus, le travail sur l’image est très important. En tout cas, et c’est dommage très peu de professionnels y participent. À partir de 16-17 ans, en général, il n’y a plus d’histoire au sein de la scolarité et, sur YouTube par exemple, certaines chaînes sont catastrophiques. Mais en histoire et en histoire de l’art, on n’a pas de structures du même type que l’INRAP. C’est un problème pour toucher les grands publics. Pour l’instant, il y a des initiatives plus ou moins privées, mais il faudrait quelque chose de plus institutionnel en direction d’un public adulte.

– Franck Collard : La discipline scolaire est encore très adossée à l’institution. Avec l’Égypte, le Moyen Âge est un des thèmes historiques qui parlent le plus aux enfants ; mais les jeunes collègues sont de plus en plus mal formés dans le primaire, en tout cas en histoire ; au niveau du collège, la 5e, traditionnellement dédiée au MA est en partie « mangée » par l’histoire moderne puisque le programme va désormais jusqu’à Louis XIV. Pour le lycée, ça allait un peu mieux mais on est en train de revenir à une portion congrue. Quant aux manuels, ils sont en effet souvent indigents en effet et ne prennent pas en compte les avancées récentes. Sur la question de « l’institutionnalisation », il n’y a pas une voix unique, de nombreux jeunes s’investissent là-dedans. Mais le flot d’information est énorme et il est difficile de faire le tri. Cela dit, il faut discuter avec les youtubeurs et autres, même s’ils peuvent paraître un peu déroutants. Il y a des gens sur lesquels on peut s’appuyer, tout comme certaines sociétés de reconstitution. Il y a une demande réelle. Des partenariats sont indispensables.

– William Blanc : La production de médiévalisme est énorme, on peut s’appuyer sur elle. Mais il faut sortir du mépris.

– Marc Bouiron : il faut arriver à construire une structure qui fasse passer le message. L’institutionnalisation à l’Inrap est très forte mais cela prend quand même beaucoup de temps.

– Annick Custot-Peters : il y a un problème criant de manque de moyens dans les universités, d’où la multiplication des initiatives privées.

– Alexis Grélois : mais la légitimité est très différente entre les universitaires d’une part et les institutions culturelles.

– Aude Mairey : Il y a aussi le problème du flot provoqué par la stratégie gouvernementale axée sur les sciences ouvertes et la politique de valorisation du CNRS, surtout tournées vers les sciences dures.

– William Blanc : Un article scientifique n’est pas destiné au grand public. Il faut faire des résumés, mais cela pose un vrai problème ; de manière générale, il faut vraiment réfléchir à la place de la vulgarisation comme une partie de la reconnaissance du travail des enseignants-chercheurs et des chercheurs.

– Un jeune intervenant : Le Moyen Âge est quand même très bien servi : voir le succès de l’exposition à la Villette, l’Histoire… Il existe des gens pour nous aider. Il y a aussi de plus en plus de Masters « public » [ ?]. Il est plutôt optimiste sur la prise de conscience des jeunes.

– Emmanuelle Texier : Elle moins optimiste car nous ne sommes même pas audibles auprès des gens qui font les programmes et les manuels. Sur l’islam par exemple, il y a des contresens totaux. Cela est d’autant plus grave que les collègues du secondaire ont de moins en moins de formations. Il est nécessaire de revoir les manuels et les fiches Eduscol où il y a beaucoup d’erreurs ; mais même là, on n’arrive pas à être audible.

– Jannic Durand : C’est un problème qui touche à l’édition en général.

– William Blanc : La notion même de concevoir un livre d’histoire pose aussi un souci.

– Annick Custot-Peters : Il y a le problème de la définition du public de « vulgarisation » selon les médias. Qui écoute Emmanuel Laurentin ? Qui lit L’Histoire ? C’est dans le niveau le plus léger que se situe la concurrence la plus grande avec les « amateurs » plus ou moins bons. Tout le monde convient qu’un archéologue doit avoir des compétences techniques. Mais pour les historiens, c’est différent. Il faut montrer que la fabrique de l’histoire est un métier.

– Antoine Destemberg : La différence entre l’archéologue et l’historien porte sur le fait que les modalités d’acquisition de la connaissance sont visibles. Pour l’histoire, il ne suffit pas de vulgariser uniquement les résultats. Il faut penser une vulgarisation qui passe aussi par l’acquisition de la connaissance et par les débats historiographiques.

– Florian Besson : Il y a aussi le problème de l’autorité de la parole de l’historien autorisé… Sur Wikipédia par exemple, cela fait des années qu’il s’échine à réécrire les articles sur les croisades mais ils sont modifiés tout de suite après.

La discussion a montré la richesse des échanges, mais aussi l’ampleur des problèmes à résoudre…